Estampes

Carnet de bord, travaux et parallèles...

04 septembre 2009

La Mort

La Mort est venue frapper à ma porte. Je savais précisément comment cela se passe : j’ai beaucoup étudié la question, il y a quelques années, lorsque j’ai réalisé plusieurs films sur ce sujet. Un faucheur – ils sont nombreux – approche, discret, et vous touche, vous frôle du doigt. C’est tout. Généralement ils ne discutent pas avec vous, ils n’ont pas le temps. Ou ils s’en foutent. Dans mes films, c’est surtout des filles qui touchaient les gens, et elles étaient toujours mignonnes. Mais celle qui venait de frapper à ma porte était plutôt laide.

— Salut le mongol ! lâcha-t-elle. Bon, tu sais qui je suis, pas la peine de l’expliquer. C’est l’heure !

— Je veux pas ! dis-je en me reculant.

— Quoi ?

Elle ne s’attendait pas à ce que moi, qui savait comment cela se passait, refuse l’inéluctable. Elle me regarda comme on regarde un enfant qu’on envie de baffer :

— T’as pas le choix. Quel est le problème ?

— T’es moche, dis-je. Je veux pas d’une faucheuse moche !

Elle allait m’en coller une – et me tuer du même coup –, mais elle se ravisa lorsque je mis à pleurer. Elle marmonna quelque chose que je ne compris pas, sûrement une insulte, et s’en alla en claquant la porte. Je me retrouvai seul. C’est malin, je voulais mourir, moi ! J’étais donc en vie, et si je l’avais vexée, elle risquait de ne pas revenir de si tôt, voire de m’oublier. Allais-je vivre éternellement ? Certains en rêvent ; pas moi.

J’attendis quelques années.

Enfin, un jour, on frappa à nouveau à ma porte. Cette faucheuse-là était jolie, bien que toute petite. Je m’attendais à ce que, comme l’autre, elle compte me toucher en me foutant une claque. Mais elle fit un grand sourire et dit :

— Bonjour ! Je suis une faucheuse psychomotricienne. Je m’occupe des cas comme toi. Désolée de t’avoir fait attendre, je viens seulement d’avoir mon diplôme.

Elle me proposa de l’accompagner ; je la suivis en lui prenant la main.

ΔV

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01 septembre 2009

Libertés

La crise touchait à sa fin. Le pays venait de vivre de dures années, mais l’agriculture se relevait, et les exportations étaient en hausse significative. Les étudiants n’étaient pas entièrement satisfaits des réformes, mais ils entrevoyaient enfin un avenir correct. Cela ne durerait peut-être pas, mais pour le moment, le calme et le dialogue se maintenaient. Enfin, pour la première fois depuis plus de cinquante ans, le chômage avait fait un recul réel.

Aussi le président fut-il surpris d’entendre, approchant des fenêtres de l’Elysée, le brouhaha typique des manifestations.

— Qui est-ce ? demanda-t-il.

Il pensait avoir accordé audience à tous les corps de métier. Tous les secteurs embauchaient ; les budgets de la santé et de la culture avaient été revus à la hausse… Des sans-papier ? La nouvelle constitution interdisait formellement tout renvoi à la frontière. Et la relance économique demandait plus de main d’œuvre qu’on en avait. Alors ?

— Ce sont des anciens producteurs de tabac, lui annonça son secrétaire. Ils demandent qu’on arrête toutes les campagnes d’information sur les risques de cancer. Ils disent que c’est liberticide ; beaucoup d’entre eux ont dû changer de métier.

— Et puis quoi ? grommela le président. Bientôt les anciens bourreaux vont m’imposer de rétablir la peine de mort…

— … Ils sont parmi les manifestants, l’interrompit le secrétaire.

— Quoi ? Qui ?

— Les anciens bourreaux, et fils de bourreaux. Ils font valoir leur droit à exercer leur profession.

Le président se servit un whisky.

— Et le droit à la connerie, il est inscrit où ? soupira-t-il.

— Pardon, monsieur ?

— Non… rien.

Il approcha d’une fenêtre. Dehors, la foule était compacte, les banderoles arboraient toutes les couleurs, mais tous les slogans parlaient de liberté.

— Et eux ? demanda le président en désignant une masse de manifestants en blouse blanche.

— Le corps médical.

— Ils ont pourtant accepté leur nouveau budget !

— Ce n’est pas le problème. Ils soutiennent les producteurs de tabac : avec la baisse de la consommation de tabac, ils ont moins de cancers à soigner. Et derrière, ce sont les pompiers : ils demandent qu’on abolisse la prévention routière et qu’on autorise la mise sur le marché de jouets inflammables.

— Il n’y a pas de chasseurs ?

— Non, pourquoi ?

— Appelez leurs représentants, ordonna le président. Demandez-leurs s’ils ne veulent pas qu’on instaure une chasse aux cons.

ΔV

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18 avril 2008

La Fille aux Mains-Serpents

1.

Ses mains étaient des serpents.

Elle faisait peu de gestes, mais chacun d’eux engendrait peur ou colère. La ville était petite ; impossible de se faire discrète, impossible de se faire oublier. Et la rumeur s’amplifiait. Sorcière, succube

Alors elle s’enferma.

Seule, tout se passait bien mieux. Si les gestes du quotidien restaient délicats, les serpents sur sa peau étaient plus doux et plus sensuels qu’aucune main humaine. Elle se replia, toujours davantage, dans son plaisir solitaire. Dehors, la rumeur grandit encore. Monstre aux mille mains, hydre, gorgone… Mais comme on ne la vit plus, on finit par l’oublier. Certains la dirent morte ; d’autres prétendirent bientôt qu’elle n’avait jamais existé.

Pourtant c’est elle qu’ils entendent, tous, certaines nuits noires.


2.

Jouant d’un étrange piano déstructuré, elle fait danser ses mains-serpents tout en hurlant ; hurlant un murmure de tristesse.

Des violons, lointains, lui répondent. Et quelques cuivres se joignent à l’harmonie. Elle ne sait pas qui ils sont, mais elle les remercie en muant son cri, lentement, en un chant plus savoureux. Si ses mots pleurent toujours, ils dansent aussi, dansent comme ces langues bifides sur les touches brisées du piano de ses sens.

Un cor se fait soupir ; un violoncelle se fait cœur et bat, comme l’écho rêveur de sa poitrine froide.

Elle murmure maintenant, elle soupire des larmes d’accords, que le piano accompagne.

Puis tout se tait enfin, et les larmes s’assèchent un instant.

ΔV

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15 décembre 2007

L'Hippopotame Arrosoir

L’hippopotame Arrosoir est né d’une déesse de la Pluie de tribus inconnues. Son père était un voyageur ; un cormoran magicien disent certains.

L’hippopotame Arrosoir apporte le bonheur, car de ses trous coulent souvent du vin ; un vin bleuté issu de la fermentation de fleurs rares et sucrées. Lorsqu’il approche d’un village, on l’annonce en chantant, et on le reçoit en dansant. Il ne mange généralement que de l’herbe et des algues d’eau douce, mais il ne refuse jamais fruits confits et autres pâtisseries, lorsqu’on les lui offre.

L’hippopotame Arrosoir est souvent affublé d’un compagnon, un vieux crocodile multicolore. Ce sont des enfants qui l’ont colorié ; des fleurs lui poussent sur le dos – certaines sont rares et sucrées, et l’Hippopotame Arrosoir les broute parfois, quand il n’en trouve pas ailleurs, pour ne jamais tarir la source de vin bleuté. A cause des fleurs, très fragiles, le crocodile ne plonge jamais sous l’eau, et ne mange donc plus – sauf exception – de gibier. Il se nourrit d’enfants ; ces enfants qui viennent le colorier et qu’il invite, aimablement, à venir colorier aussi ses entrailles. On entend parfois leurs gémissements, assourdis, pendant plusieurs heures. Mais ils sont le plus souvent étouffés par les chants et les musiques des adultes.

Quand les hommes ont assez bu et dorment tous, l’Hippopotame Arrosoir s’enivre lui aussi – avec son propre vin – et entre en transe mystique. C’est à son tour de danser et de chanter, sous le seul regard de son vieux compagnon. A l’aube, au son lointain des litanies, le Cormoran magicien déploie ses grandes ailes, s’envole, s’élève. Et, l’espace d’un instant, il voile le soleil. Lorsque le matin s’assombrit ainsi, l’Hippopotame Arrosoir sait que son père l’a entendu. Il pourrait alors s’endormir, paisiblement. Mais très consciencieux, il préfère quitter le village en suivant. Il réveille un ou deux enfants, qu’il invite à les suivre – en prévision du déjeuner. Et ils se mettent en route vers une nouvelle bourgade.

ΔV

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28 novembre 2007

Le Dieu des Campagnols

Sur un coup de tête, il a parié qu’il entrerait entièrement dans le terrier d’un campagnol. Bien sûr, ça a bloqué au niveau des épaules. Le rongeur n’a vu que son visage terreux et son regard alcoolisé. Il a perdu vingt euros, vomi deux fois, dormi dans sa voiture, et oublié sa soirée.

Le campagnol, lui, n’a pas oublié.

Il l’a suivi, guetté ; il a beaucoup appris. Lorsqu’il est rentré parmi les siens, il s’est confectionné une toge et a commencé à répandre la Bonne Parole.

Ainsi naquit, chez les campagnols, la religion.

Deux mois plus tard, l’alcoolique vénéré se prenait un platane. Sa voiture était en bouillie. Sa tête était en bouillie. L’autoradio n’avait rien, et Devil’s Playground retentissait toujours. Parmi les trois campagnols qui avaient tapé le squat dans la voiture, deux avaient été projetés sur le pare-brise – et non pas à travers (trop légers). Ils devinrent des saints ; le survivant devint le prophète d’un premier schisme. Selon lui, l’alcoolique n’était pas un Dieu, car aucun dieu n’est mortel. Le vrai Dieu était inaccessible ; il ne communiquait que par accords de guitares saturées, par le biais du Saint-Autoradio.

Naturellement, le premier campagnol prêcheur n’était pas d’accord.

Ainsi naquit, chez les campagnols, la guerre.

Une belette assista à une bataille.

— La religion, c’est de la merde, conclut-elle.

Ainsi naquit, chez les belettes, la philosophie.

ΔV

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